Sacerdoce, linguistique et conservation du patrimoine Kwasio
La trajectoire de l’Abbé Nicodème Bouh s’inscrit au cœur d’une période charnière de l’histoire religieuse et sociale du Cameroun, marquant le passage d’une église de mission à une église pleinement indigène et inculturée. Né vers 1929, ce prêtre du diocèse de Kribi représente une figure de proue de l’intellectualité cléricale camerounaise, dont l’influence dépasse largement le cadre strict de la liturgie pour embrasser les domaines de la linguistique, de l’ethnohistoire et de la musicologie sacrée.1 À travers une vie consacrée au service de Dieu et de sa culture d’origine, l’Abbé Bouh a œuvré pour que la foi catholique ne soit pas perçue comme un apport extérieur étranger, mais comme une réalité capable de s’incarner dans les structures mentales et linguistiques des peuples du Sud-Cameroun, et plus particulièrement des Kwasio.1
Les fondements d’une vocation et le contexte historique de la formation
L’émergence de Nicodème Bouh en tant que futur cadre de l’Église catholique au Cameroun s’est produite dans le sillage des réformes missionnaires de l’entre-deux-guerres. À cette époque, l’administration française et les congrégations missionnaires, notamment les Spiritains, commençaient à structurer plus rigoureusement la formation d’un clergé local capable de prendre le relais des pères européens.
La naissance de Nicodème Bouh aux alentours de 1929 coïncide avec une phase d’expansion missionnaire dans la région côtière et forestière du Sud-Cameroun.1 Cette période a vu la multiplication des écoles de mission qui furent les premiers lieux de détection des talents intellectuels. Le parcours de formation de l’Abbé Bouh est exemplaire de cette élite africaine qui, après avoir franchi les étapes des petits et grands séminaires locaux, fut envoyée en Europe pour parfaire ses études théologiques et philosophiques.
Le moment le plus emblématique de cette formation fut son ordination sacerdotale, reçue à Lille, en France, le 24 décembre 1959.1 Cet événement ne fut pas seulement une étape personnelle, mais un acte de portée historique : il fut ordonné par Monseigneur Achille Liénart, cardinal-évêque de Lille, figure marquante de l’épiscopat français et futur acteur majeur du Concile Vatican II.1 Cette filiation spirituelle et intellectuelle avec le cardinal Liénart suggère que Nicodème Bouh a été formé dans une atmosphère de catholicisme social et de réflexion sur l’adaptation de l’Église au monde moderne, une sensibilité qu’il transposera plus tard dans le contexte camerounais.
Chronologie synthétique du parcours sacerdotal et académique
| Année / Période | Événement Majeur | Lieu et Contexte |
| Vers 1929 | Naissance de Nicodème Bouh | Cameroun, contexte de mandat français 1 |
| Années 1940-1950 | Études secondaires et séminaires | Cameroun, formation classique et théologique |
| 24 décembre 1959 | Ordination sacerdotale par Mgr Liénart | Lille, France, veille de l’indépendance du Cameroun 1 |
| 1960 – 2010 | Exercice du ministère sacerdotal | Diocèses divers, Cameroun 1 |
| 2010 | Mise à la retraite officielle | Diocèse de Kribi 1 |
| 21 décembre 2014 | Célébration de 55 ans de sacerdoce | Hommage à son œuvre de traducteur et de pasteur 1 |
| 10 février 2020 | Entretien historique à l’âge de 91 ans | Kribi, en tant que gardien des traditions orales 3 |
L’œuvre linguistique : La traduction comme acte de souveraineté culturelle
L’un des piliers majeurs de la bibliographie de l’Abbé Nicodème Bouh est son travail colossal de traduction de la Bible et des livres saints en langue Kwasio.1 Le Kwasio, parlé également sous les dénominations de Ngumba, Mabi ou Bisio, est une langue du groupe bantou présente dans le Sud du Cameroun et en Guinée Équatoriale.1 Pour l’Abbé Bouh, la traduction n’était pas un simple exercice technique, mais une nécessité théologique : permettre aux fidèles de rencontrer le texte sacré dans “la langue de leur cœur”.
Ce projet de traduction s’inscrit dans une dynamique de préservation linguistique face à la pression des langues véhiculaires comme le français ou l’Ewondo. En traduisant le Nouveau Testament et des textes liturgiques essentiels, l’Abbé Bouh a contribué à fixer la grammaire et le lexique du Kwasio, lui conférant un statut de langue écrite et sacrée.1 Ce travail exigeait une connaissance profonde de l’exégèse biblique, acquise lors de ses années d’études en Europe, combinée à une maîtrise parfaite des nuances idiomatiques du Sud-Cameroun.
L’implication de l’Abbé Bouh dans la traduction a également eu un impact direct sur la catéchèse. En adaptant les enseignements de l’Église aux structures conceptuelles de sa culture d’origine, il a facilité une transmission de la foi plus authentique et moins dépendante des schémas de pensée occidentaux.4 Cette démarche a permis de créer un pont entre la rationalité théologique européenne et la cosmovision africaine, garantissant ainsi une meilleure appropriation du dogme par les populations locales.
La contribution à la musique liturgique et l’inculturation
Au-delà de l’écrit, l’Abbé Nicodème Bouh a marqué la culture religieuse camerounaise par son talent de compositeur et de parolier. Son œuvre musicale la plus célèbre est sans conteste l’hymne “O Ya o O Ya Maria”, une ode à la Vierge Marie écrite et composée en langue Ngumba.5
Analyse de l’œuvre “O Ya o O Ya Maria”
Cette composition est un exemple frappant d’inculturation réussie. Le texte s’inspire directement du chapitre 12 de l’Apocalypse de Saint Jean, décrivant la “femme merveilleuse” vêtue de soleil et couronnée de douze étoiles.5 Cependant, la structure mélodique et le rythme utilisé sont profondément ancrés dans les traditions musicales du Sud-Cameroun.
La force de cette œuvre réside dans sa capacité à rendre le récit biblique vivant et immédiat pour le peuple Kwasio. L’utilisation d’images puissantes, comme le combat contre le dragon rouge à dix cornes, résonne avec les structures narratives des contes et épopées traditionnels de la région.5 En choisissant de chanter la gloire de Marie en Ngumba, l’Abbé Bouh a offert à sa communauté un moyen d’expression spirituelle qui leur est propre, renforçant le sentiment d’appartenance à l’Église universelle sans renier l’identité locale.
L’influence de ses compositions s’est étendue grâce au travail de jeunes musiciens et arrangeurs, tels que Joseph Franck Mpola, qui ont harmonisé ses œuvres pour les rendre accessibles aux chorales modernes.5 Cette transmission intergénérationnelle assure la pérennité de son héritage musical, faisant de ses chants des classiques de la liturgie catholique camerounaise, souvent repris dans des contextes de célébrations solennelles.5
L’Abbé Bouh, historien et informateur clé de l’ethnohistoire Kwasio
L’Abbé Nicodème Bouh ne s’est pas limité à ses fonctions sacerdotales ; il a également agi comme un gardien rigoureux de la mémoire historique de son peuple. Son témoignage a été crucial pour les chercheurs en sciences sociales, notamment pour le sociologue René Bureau dans ses travaux sur l’ethno-sociologie religieuse des Duala et des groupes apparentés.2
L’une de ses contributions les plus significatives à l’histoire régionale concerne le récit de la migration des Kwasio vers la mer. Il a fourni des détails précis sur le passage de “Mimpumbi”, un gué rocailleux sur le fleuve Lokoundjé, au sud de Bipindi.2 Selon les traditions orales qu’il a recueillies et transmises, ce lieu servit de pont naturel et d’installation provisoire pour les tribus en marche vers l’océan Atlantique, fuyant les pressions et les attaques des groupes Bakoko et Basaa.2
Ses récits permettent de retracer la dispersion des clans Kwasio, mentionnant des figures historiques telles que Lima, un chef qui mena une partie du peuple vers le site actuel de Sangmelima. L’Abbé Bouh explique d’ailleurs que le nom de cette ville proviendrait du Kwasio “Nzong ma Lima”, signifiant “la danse de Lima”, un rite pratiqué pour apaiser les populations après des périodes de troubles et de séparations douloureuses.2 Ce type d’information est essentiel pour comprendre la toponymie et la géographie humaine du Sud-Cameroun, démontrant que l’Abbé possédait une érudition dépassant largement le cadre de la théologie pour embrasser la philologie et l’archéologie des traditions orales.
Ethnographie du sacré : Le culte des ancêtres et la foi chrétienne
L’Abbé Nicodème Bouh a offert une perspective unique sur la coexistence entre le dogme catholique et les pratiques ancestrales. En tant que prêtre, il a pu observer et documenter avec une précision ethnographique les rites de son peuple, sans pour autant tomber dans le syncrétisme ou le rejet pur et simple.
Lors d’entretiens réalisés vers la fin de sa vie, notamment en 2020 alors qu’il était âgé de 91 ans, il a décrit avec minutie les cérémonies liées au culte des ancêtres chez les Kwasio.3 Il a notamment expliqué l’importance des reliquaires familiaux et le rôle du chef de famille dans la communication avec les défunts. Ses descriptions du processus de bénédiction (“wéya”) et de consécration des objets (“mash”) révèlent une compréhension profonde de la symbolique du sang, du souffle et de la parole dans la culture bantoue.3
Les éléments rituels documentés par l’Abbé Bouh
| Élément Rituel | Description et Signification | Rôle dans la Cosmologie Kwasio |
| Mbilin | Poudre rouge issue du bois de padouk | Utilisée pour l’onction des crânes des ancêtres 3 |
| Kang | Mélange de poudre rouge et d’huile rouge | Onguent sacré pour la sanctification des reliques 3 |
| Wéya | Acte de bénédiction par la parole et le geste | Marque le début de la consécration d’un objet ou d’un individu 3 |
| Mash | Objet ou personne ayant reçu la double bénédiction | Représente l’état de consécration finale et de protection 3 |
| Miandœrin | Canne sauvage utilisée pour la aspersion | Support physique de la bénédiction divine et ancestrale 3 |
Cette documentation est d’une valeur inestimable pour la théologie africaine. Elle permet de réfléchir à la manière dont le culte des ancêtres peut trouver un écho dans la dévotion catholique aux saints et aux âmes du purgatoire. Par son travail, l’Abbé Bouh a montré que la spiritualité africaine précoloniale possédait déjà des concepts de médiation et de sanctification qui pouvaient servir de terreau à l’annonce de l’Évangile.
Les défis de la vieillesse et la solidarité sacerdotale au Cameroun
La fin du parcours de l’Abbé Nicodème Bouh met en lumière une réalité souvent méconnue de l’Église en Afrique : la situation précaire des prêtres âgés. Après avoir servi l’Église pendant plus de 55 ans, l’Abbé s’est retrouvé confronté aux limites physiques imposées par l’âge et la maladie, notamment le diabète.1
En 2014, un appel à la générosité a été lancé pour soutenir le prêtre retraité, soulignant qu’au Cameroun, les prêtres ne bénéficient pas d’une sécurité sociale ou d’allocations vieillesse comparables à celles de l’Europe.1 Cette situation, qualifiée de “longue traversée du désert”, a mobilisé ses amis et les fidèles pour lui accorder une survie décente. Ce moment de sa vie témoigne d’une autre forme de sacerdoce : celle de la souffrance acceptée et de la dépendance humble vis-à-vis de la communauté qu’il a autrefois servie.
Malgré ces épreuves, l’Abbé Bouh est resté une référence morale et intellectuelle jusqu’à un âge très avancé. Résidant dans le diocèse de Kribi après sa retraite en 2010, il a continué à recevoir des chercheurs et des membres de sa communauté, agissant comme un patriarche respecté.1 Sa longévité exceptionnelle a permis de faire le lien entre les premières générations de prêtres ordonnés avant l’indépendance et le clergé actuel, offrant une continuité historique rare et précieuse.
Bilan bibliographique et intellectuel : Un héritage multidimensionnel
L’œuvre de l’Abbé Nicodème Bouh ne peut être saisie que dans sa globalité. Elle forme un ensemble cohérent où la foi, la langue et l’histoire se répondent. Son héritage se décompose en plusieurs catégories d’interventions intellectuelles et spirituelles.
Traductions et écrits liturgiques
- La Bible en Kwasio : Le projet de toute une vie, visant à offrir l’intégralité des écritures dans la langue maternelle des peuples côtiers du Sud.1
- Le Missel et le Lectionnaire adaptés : Travaux de traduction technique pour permettre la célébration de la messe en langue vernaculaire, conformément aux orientations de Vatican II.1
- Catéchismes et manuels d’instruction populaire : Adaptations pédagogiques destinées à l’enseignement de la foi, tenant compte des réalités sociales et culturelles locales.4
Compositions musicales et hymnodie
- “O Ya o O Ya Maria” : Hymne mariale emblématique, devenue un standard de la musique religieuse camerounaise.5
- Recueils de chants en Ngumba : Diverses compositions destinées à ponctuer les temps forts de la liturgie (offertoire, communion, action de grâce).5
- Collaborations avec les chorales diocésaines : Travail de supervision et de formation des chefs de chœur pour l’intégration des rythmes traditionnels dans la musique sacrée.5
Contributions à l’histoire et à la sociologie
- Témoignages sur la migration Kwasio : Récits fondateurs sur les origines des peuples du Sud-Cameroun et leurs mouvements migratoires.2
- Études sur la toponymie régionale : Explications linguistiques sur l’origine de noms de lieux comme Sangmelima ou Bipindi.2
- Descriptions ethnographiques des rites ancestraux : Documentation de première main sur les structures religieuses préchrétiennes et leur sémantique.3
Réflexion sur l’impact à long terme de sa figure intellectuelle
L’Abbé Nicodème Bouh incarne une génération de prêtres-savants qui ont compris très tôt que l’avenir du christianisme en Afrique passait par une réappropriation culturelle profonde. Son refus de voir la culture Kwasio s’effacer devant la modernité ou devant une forme d’universalité ecclésiale désincarnée a fait de lui un acteur politique au sens noble : celui qui défend la cité et son identité.
Son travail sur la langue Kwasio a permis à une communauté minoritaire de conserver une fierté linguistique. Dans un pays où la diversité ethnique est un enjeu majeur de cohésion nationale, l’Abbé Bouh a montré que l’on pouvait être pleinement Camerounais, pleinement Kwasio et pleinement catholique, sans que ces identités n’entrent en conflit.
Sa figure est également un rappel de l’importance de la mémoire orale. Sans ses témoignages, de nombreux pans de l’histoire des peuples côtiers auraient pu être perdus. En articulant le savoir universitaire des chercheurs européens avec le savoir ancestral des anciens de sa communauté, il a servi de médiateur culturel indispensable.
Synthèse de l’héritage culturel et religieux
| Domaine d’Impact | Nature de la Contribution | Portée et Influence |
| Linguistique | Standardisation écrite du Kwasio/Ngumba | Préservation d’une langue minoritaire menacée 1 |
| Liturgie | Composition d’hymnes inculturés | Renforcement de l’identité religieuse locale 5 |
| Histoire | Documentation des migrations côtières | Clarification de l’ethnohistoire du Sud-Cameroun 2 |
| Théologie | Dialogue avec le culte des ancêtres | Base pour une théologie africaine de la médiation 3 |
| Social | Soutien à l’enfance déshéritée | Engagement concret pour le développement humain 1 |
Conclusion : Un modèle de sacerdoce incarné
L’Abbé Nicodème Bouh laisse derrière lui une œuvre qui est à la fois un monument à la gloire de Dieu et un hommage à la culture de ses ancêtres. Sa vie, débutée sous l’ère coloniale et achevée au cœur d’un Cameroun en pleine mutation, illustre la résilience et la créativité du clergé africain.
Par son travail de traduction, il a donné une voix à la Bible dans les forêts du Sud. Par sa musique, il a fait vibrer les cœurs des fidèles au rythme de leur propre culture. Par ses récits historiques, il a ancré son peuple dans une mémoire longue, leur donnant les outils pour affronter l’avenir avec dignité.
L’histoire de l’Abbé Nicodème Bouh est celle d’un homme qui a su transformer la foi en un levier de promotion culturelle. Son héritage continue de vivre dans chaque note de “O Ya o O Ya Maria” et dans chaque page des textes sacrés qu’il a patiemment transcrits. Il demeure une figure inspirante pour tous ceux qui croient que le dialogue entre les religions et les cultures est le fondement nécessaire d’une humanité réconciliée. En définitive, l’Abbé Bouh n’était pas seulement un prêtre de Kribi ; il était le témoin d’une Afrique qui, tout en s’ouvrant à l’universel, refuse d’oublier son nom et sa langue. Sa bibliographie, riche de traductions et de chants, est le testament d’une vie où le verbe s’est fait chair, une fois de plus, dans les mots simples et profonds du peuple Kwasio.
Sources des citations
- Abbé Nicodème BOUH, consulté le février 22, 2026, https://v-assets.cdnsw.com/fs/Root/co4xx-DON_PRETRE_A_LA_RETRAITE.pdf
- Cette publication est un extrait de mémoire de DEA présenté par M. Alphonse Kisito BOUH MA SITNA, consulté le février 22, 2026, https://v-assets.cdnsw.com/fs/mes_photos/b5gpb-histoire_kwasio.pdf
- WORSHIP OF ANCESTORS, BLESSING AND SOCIAL SUCCESS …, consulté le février 22, 2026, http://sociologiecraiova.ro/revista/wp-content/uploads/2022/01/RUS-3_2021-68-80.pdf
- Catéchisme catholique populaire – Bibliothèque Saint Libère, consulté le février 22, 2026, http://www.liberius.net/livres/Catechisme_catholique_populaire_000001230.pdf
- O Ya o O Ya Maria-Abbé Nicodème Bouh – Scribd, consulté le février 22, 2026, https://fr.scribd.com/document/756838018/O-Ya-o-O-Ya-Maria-Abbe-Nicodeme-Bouh
- (Free Scores – Com) Djomeni Njomo Faites Tout 039 Vous Dira 173816 1 | PDF – Scribd, consulté le février 22, 2026, https://fr.scribd.com/document/820616147/Free-Scores-com-Djomeni-Njomo-Faites-Tout-039-Vous-Dira-173816-1
- Yele Ya | PDF – Scribd, consulté le février 22, 2026, https://fr.scribd.com/document/707294558/Yele-ya
- Innovations Douanières : Tech et Biométrie | PDF | Apprentissage automatique | Intelligence artificielle – Scribd, consulté le février 22, 2026, https://fr.scribd.com/document/745956800/Example-d-Utilisation-de-l-IA-Par-Les-Pays
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