Histoire des usages de la raison en colonie
Le régime colonial exigeait des natifs obéissance exacte, pleine et entière. Le paradigme colonial de l’obéissance reposait, quant à lui, sur une interdiction originaire : le natif ne devait pas faire un usage public de la raison. Au demeurant, l’on supposait qu’il en était dépourvu. Or, d’une part, l’usage de la raison prit des formes de plus en plus publiques dans la période de l’après-guerre ; d’autre part, au cœur même des dispositifs de la subordination, les natifs en vinrent à obéir chaque fois le moins exactement et le moins pleinement possible. Ce faisant, ils furent à l’origine de traditions et de savoirs du politique dont le poids sur la configuration des sociétés postcoloniales est indéniable.
A rebours des problématiques usuelles du nationalisme, de la résistance ou de la collaboration, cet ouvrage s’efforce de traquer ces formes publiques d’usage de la raison dans le Cameroun de la première moitié du XXe siècle. Il montre comment, par le biais de pratiques multiformes allant de la soumission à la négociation en passant par l’évitement, l’indiscipline et la lutte armée, les Africains se constituèrent à la fois comme sujets exerçant et subissant des relations de pouvoir et comme agents moraux de leurs actions. Il examine en profondeur le travail de l’imagination autochtone dans les domaines de la vie matérielle, de la production des signes religieux et linguistiques, des textes et discours sur le soi et sur les choses.
Au passage, c’est un étonnant, mais rafraîchissant éclairage qui est projeté sur l’expérience coloniale elle-même. Les méandres de la vie du colonisé, ses tribulations, les multiples culs-de-sac qui jonchèrent ses initiatives, l’intelligence qu’il se fit de son travail, de sa vie et de son langage sont restitués avec finesse.
Ce livre passionnant, d’une lecture agréable et aisée, est le fruit de recherches approfondies dans les archives et sur le terrain. Alliant maîtrise des techniques de la narration et solidité de l’interprétation théorique, il éclaire d’une façon inattendue l’histoire et les cultures du pouvoir en Afrique et inaugure une manière neuve de l’écrire. Achille Mbembe a d’abord enseigné à Columbia University, New York. Il est actuellement professeur d’histoire à l’Université de Pennsylvanie, Philadelphie (États-Unis).
Collection dirigée par Jean Copans