Au tournant du XXᵉ siècle, l’évangélisation du Sud-Cameroun par la Mission Presbytérienne Américaine (MPA) transforme profondément les équilibres culturels et linguistiques des sociétés locales. Implantée dans la région depuis la fin du XIXᵉ siècle, la mission américaine développe ses stations autour de Kribi, Lolodorf, Elat et des territoires forestiers du Sud.
Dans sa stratégie d’évangélisation, la MPA privilégie les grandes langues régionales déjà largement utilisées dans les circuits missionnaires, notamment le bulu et le bassa. Dès 1894, des traductions de la Bible et des hymnes sont réalisées en langue bulu afin de faciliter l’expansion du christianisme dans l’hinterland sud-camerounais.
Cette orientation provoque cependant une forte résistance parmi plusieurs communautés locales, notamment chez les Kwasio — également appelés Ngumba ou Mabea — établis autour de Lolodorf et de l’Océan. Autour de 1910, des fidèles et responsables chrétiens kwasio contestent l’effacement progressif de leur langue dans les écoles missionnaires, les cultes et la transmission religieuse. Ils réclament que les Saintes Écritures soient traduites en langue kwasio et que les offices religieux soient célébrés dans leur propre langue afin de préserver leur identité culturelle et de garantir une meilleure compréhension de l’Évangile par les jeunes générations.
Cette contestation marque l’une des premières grandes revendications linguistiques chrétiennes du Sud-Cameroun colonial. Derrière la question religieuse se joue déjà un débat plus profond sur la souveraineté culturelle, la dignité identitaire et le droit des peuples africains à transmettre leur héritage dans leur propre langue.
Durant les décennies suivantes, les tensions s’intensifient entre les communautés kwasio et la Mission Presbytérienne Américaine. La volonté persistante d’imposer le bulu comme langue liturgique dominante alimente une véritable fronde culturelle dans les régions de Lolodorf et de l’Océan. Cette résistance débouche finalement sur un schisme historique : en 1934, des responsables religieux kwasio rompent avec la tutelle américaine et fondent l’Église Protestante Africaine (EPA), l’une des premières Églises indépendantes d’initiative africaine au Cameroun.
L’EPA se structure alors autour de figures intellectuelles et théologiques locales telles qu’Abraham Nzie Beaud, Rudolph Ngouah Beaud et le Révérend Abraham Nzie Nzouango. Cette nouvelle Église défend le principe d’un christianisme enraciné dans les langues et cultures africaines. Selon plusieurs travaux historiques, la naissance de l’EPA ne résulte pas principalement d’un désaccord doctrinal, mais d’une lutte pour la reconnaissance culturelle et linguistique du peuple kwasio.
Ainsi, entre 1910 et 1934, la question de la langue devient un puissant levier d’émancipation culturelle et religieuse dans le Sud-Cameroun colonial. Ce combat marque une étape importante dans l’affirmation identitaire des peuples forestiers face aux structures missionnaires occidentales et préfigure les futurs mouvements africains de réappropriation culturelle au XXᵉ siècle.
Références
Presbyterian Church of Cameroon – History
Église presbytérienne camerounaise
Rencontres avec l’Église Protestante Africaine – Défap
Rencontres avec l’Église protestante africaine – Regards Protestants
L’émergence de l’Église protestante africaine (EPA-Cameroun) – WorldCat
Christianisme et acculturation en Afrique noire – Samuel Efoua Mbozo’o